/ Lundi 30 Août 1999
On ne saurait soupçonner d'indulgence à notre endroit un sujet de Sa Majesté. Alors, quand un de ses plus éminents journalistes s'intéresse à nos paradoxes, lisons-le *. Extraits.
Tous les jeudis matins, une file d'hommes et de femmes d'un certain âge pénètre dans un magnifique bâtiment de pierre qui domine la Seine pour remplir un devoir étrange et solennel. Ils s'avancent en boitillant dans le vaste amphithéâtre surmonté d'une coupole dorée et prennent leur place habituelle sur les bancs de bois disposés en cercle. Leurs délibérations en disent long sur le fonctionnement de la société française et leurs décisions continuent à exercer une influence considérable.
Ce sont les Immortels de l'Académie française, dont le nombre est strictement limité à 40 et dont l'âge moyen dépasse les 70 ans. En dépit de leur appellation, la mort a prélevé son inévitable tribut, mais guère plus de 300 personnes ont tenu ce rôle vénérable au cours des siècles. Leur tâche - la seule obligation qui incombe à chacun d'eux lors de son élection est demeurée inchangée depuis la fondation de l'institution par le cardinal de Richelieu en 1635: «Donner des règles certaines à notre langue et la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. [...]»
LE FRANÇAIS CONTEMPORAIN RÉSULTE, EN PARTIE, DES EFFORTS SOUTENUS, QUOIQUE DE PLUS EN PLUS FUTILES, QUE DÉPLOIE UNE PETITE ÉLITE linguistique, appuyée par une forte volonté politique, pour exercer un contrôle sur la langue. Les gardiens de l'orthodoxie que sont les académiciens légifèrent souvent au mépris de l'évolution de l'écrit et de l'oral et ils font tout pour imposer leur vision de la façon dont la population dans son ensemble devrait s'exprimer. [...] Obstinément secrète, l'Académie n'a que très rarement autorisé des observateurs à assister à ses rencontres du jeudi. Les seules exceptions occasionnelles ont été quelques têtes couronnées en visite officielle - ce qui est assez cocasse pour une institution qui a vécu autant de temps sous la monarchie que sous la République. Mais le fruit des débats des Immortels a récemment attiré l'attention de l'opinion publique: ceux-ci ont, en effet, publié régulièrement des extraits de leur dictionnaire officiel, qui formule ce qui leur semble acceptable en matière de terminologie, d'orthographe et de syntaxe. [...]
AU PRINTEMPS 1999, LEURS DISCUSSIONS PRELIMINAIRES EN ÉTAIENT ENCORE AU MOT «milice». Maurice Samuel Roger Charles Druon, grand officier de la Légion d'honneur, qui figure dans le Wlio's Who au titre d'«homme de lettres», a formé le projet de changer tout cela. Le rôle de principal avocat de la pureté linguistique française semble lui convenir parfaitement. Le secrétaire perpétuel de l'Académie française, dans son bureau tapissé de livres situé juste sous la coupole, est élégamment vêtu, un monocle pend à son cou et quelques touffes de cheveux blancs renforcent son autorité. [...] Il a été élu à l'Académie en 1966, à l'âge quasiment obscène de 48 ans. Il a pris ses fonctions actuelles vingt ans plus tard et s'est juré d'accélérer l'édition du dictionnaire pour empêcher le français d'échapper à l'emprise des Immortels. [...]«Le langage de l'élite devrait devenir le langage du peuple», explique-t-il. Voilà un discours qui résume à la fois les forces et les faiblesses du français d'aujourd'hui et, par extension, de bien d'autres aspects de la France elle-même. [...]
L'INAUGURATION DU STADE DE FRANCE, CONSTRUIT POUR ACCUEILLIR LA COUPE DU MONDEDE FOOTBALL, EN JUIN 1998, N'A PAS ÉTÉ marquée par un match ni même par un concert de musique pop. Elle a pourtant rassemblé des centaines de personnes et des dizaines de milliers d'autres ont pu en suivre la retransmission. C'étaient les annuels Dicos d'or, où Bernard Pivot teste l'aptitude des candidats à orthographier les mots les plus obscurs, leur dictant solennellement des phrases alambiquées que les journaux du lendemain reproduisent fidèlement. Encore un signe de la passion qu'éprouvent les Français pour le langage.[...]
EDMOND DELPAL N'AVAIT PAS VRAIMENT BESOIN D'UNE CAUSE DE SOUCIS SUPPLÉMENTAIRE. L'HOMME D'AFFAIRES GRISONNANT, A LA VOIX rocailleuse, qui exploitait en franchise une boutique Body Shop à Chambéry, était engagé depuis longtemps dans un conflit avec le siège de la chaîne de cosmétiques, au sujet des conditions et des projections financières que celle-ci lui imposait. Mais les inspecteurs qui se présentèrent à son bureau venaient pour une tout autre raison. Les services locaux de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes avaient été alertés par des consommateurs courroucés. Ils identifièrent sur les rayonnages dix produits, dont un bain moussant, un déodorant et un savon pour le visage à l'ananas, dont les étiquettes étaient en anglais. Au mois de janvier suivant, un tribunal lui infligeait une amende de 1 000 F et l'enjoignait de cesser immédiatement de vendre des produits dont l'étiquette n'était pas en français.
Les efforts déployés pour contrôler les usages de la langue n'ont pas cessé jusqu'à ce jour. Ils vont même, à certains points de vue, en s'intensifiant. En 1975, la loi Bas-Lauriol rendait le français obligatoire dans toutes les publicités, les modes d'emploi et sur tous les emballages. Au grand chagrin des Basques, des Corses et autres régionalistes, la Constitution de la Ve République a été amendée en 1992 par un Parlement majoritairement socialiste qui a ajouté à l'article II: «La langue de la République est le français.» [...]
AUCUNE DE CES MESURES RÉCENTES N'A TOUTEFOIS ACQUIS AUTANT DE NOTORIÉTÉ QUE LE PROJET DE LOI DÉPOSÉ PAR JACQUES TOUBON en 1994. Le Conseil constitutionnel édulcora certaines de ses propositions les plus extrémistes, arguant du fait qu'elles allaient à l'encontre de la liberté d'expression qui fait partie intégrante de la Déclaration des droits de l'homme. Sous sa forme résiduelle, la loi allait pourtant obliger les fonctionnaires et tous ceux qui travaillent pour le service public à s'exprimer en français et dans un français qu'elle jugerait acceptable. [...]
LE CSA, QUI CONTROLE L'EXERCICE DE LA COMMUNICATION AUDIOVISUELLE EN FRANCE, SE VOIT LUI-MÊME COMME UN DISPOSITIF faisant partie intégrante de la politique linguistique. Il publie un bulletin mensuel largement diffusé qui contient des articles sur les abus de langage. Parmi ceux de l'édition d'octobre 1997, figurait un avertissement sur les sous-titrages: «En dépit des recommandations du CSA, les chaînes de télévision continuent à utiliser le système d'abréviations anglo-saxon. Il y a donc lieu de rappeler qu'il n'y a pas de point en français quand l'abréviation est la dernière lettre d'un mot: Dr (et non Dr.) pour docteur.» Ou encore sa missive de janvier 1998: «La liaison est incorrecte après un nom singulier qui se termine par une consonne muette. Le Crédit t'agricole écorche les oreilles.»
L'intervention de l'Etat dans le domaine audiovisuel dépasse toutefois le cadre des réprimandes sur le style et la grammaire. Depuis 1996, toutes les radios sont obligées de garantir que 50% des chansons qu'elles diffusent sont françaises - et la moitié d'entre elles doivent être des nouveautés. Cette réglementation est maintenue malgré les plaintes des auditeurs, les préoccupations quant à la liberté d'expression et les objections pratiques selon lesquelles la production nationale de bonne qualité est tout simplement insuffisante. [...]
SI LE TERME DE «DEMOCRATIE» FIGURE DANS LE DICTIONNAIRE DE L'ACADEMIE FRANÇAISE, CELLE-CI NE L'APPLIQUE CERTAINEMENT PAS à son propre mode de fonctionnement. Institution élitiste s'il en est, elle n'est absolument pas représentative de la société qu'elle observe. La plupart des Immortels sont des hommes de race blanche, ayant largement dépassé l'âge de la retraite, et ils se cooptent sans vergogne. En dépit de leurs réalisations et de leurs chefs-d'oeuvre, bien peu peuvent se prévaloir d'une expérience officielle en linguistique ou en grammaire. Et M. Druon repousse dédaigneusement de la main la suggestion que des journalistes ou des présentateurs - eux qui sont tous les jours immergés dans la langue - puissent jamais être immortalisés. Il les qualifie d'«agents de dégradation».
La composition de l'Académie a rarement reflété les changements qui s'opéraient en France, et nombre de citoyens que l'histoire a désignés en fin de compte comme les plus marquants n'en ont jamais fait partie. Le nombre de détenteurs du «41e fauteuil» est impressionnant: Balzac, Descartes, Dumas, Flaubert, Gide, Molière, Pascal, Proust, Rousseau, Stendhal. Sans parler de Zola, fêté comme un héros national cent ans après l'affaire Dreyfus, mais dont la candidature a été rejetée à maintes reprises. [...]
SI LES FRANÇAIS SE SONT MONTRÉS DE GRANDS CRÉATEURS DANS DE NOMBREUX DOMAINES, LEUR LANGUE LES A SOUVENT EMPÊCHÉS DE TIRER parti de leurs travaux. C'est un témoignage accablant contre l'étroitesse d'esprit d'autres sociétés, américaine en particulier, qui se sont montrées pratiquement imperméables aux oeuvres écrites en français. Mais ce phénomène entraîne des coûts économiques, et contribue à amoindrir l'influence que la culture française pourrait avoir à l'étranger. My Way est une chanson composée par Claude François, mais c'est Frank Sinatra qui l'a rendue populaire. Des films comme la Cage aux folles ou Un Indien dans la ville ont été réalisés en français, mais des producteurs américains en ont fait des remakes fort rémunérateurs. «Le Manège enchanté» a été conçu par un Français, mais qui s'en souvient ? Pas de surprise donc à ce que figurent parmi les films «français» qui ont remporté le plus de succès ces dernières années Léon et le Cinquième Elément de Luc Besson, tous deux tournés en anglais, avec une distribution largement américaine. Ni à ce que les chansons françaises qui se vendent le mieux à l'étranger, selon le National Mu-sic Export Bureau, soient celles qui sont en anglais ou qui comportent une grande partie instrumentale.
Selon Luc Santé, écrivain belge qui vit maintenant à New York, les tentatives séculaires pour freiner son développement ont laissé une langue qui est un «cadavre du XVIIe siècle». Si le vocabulaire et la syntaxe reflètent en substance le français d'il y a plusieurs centaines d'années, son orthographe est largement déterminée par la prononciation de l'époque. L'auteur Jean-Pierre Ceton soutient qu'il faudrait libérer le français d'un ensemble de formes «bizarres (les noms masculins se terminant en e), anachroniques (les lettres qui ne sont plus prononcées) ou très compliquées (exceptions nombreuses et incertaines)». Non seulement les règles d'orthographe et de grammaire existantes vont à l'encontre du cadre de pensée cartésien dont les Français sont si fiers, mais elles découragent également bien des étrangers d'apprendre la langue.
L'APPLICATION STRICTE DE RÈGLES INUTILEMENT COMPLIQUÉES ET PARFOIS CONTRADICTOIRES A D'ABORD FAIT DU FRANÇAIS UN LANGAGE DE L'ELUE, qui instaure des distinctions sociales plus qu'il ne contribue à unir des groupes différents. Au cours des réunions de travail, les cadres supérieurs utilisent parfois le langage comme une arme, interrompant ou humiliant un participant en corrigeant son emploi du subjonctif ou de quelque autre finesse grammaticale. Le président du Conseil économique et social, Jean Mattéoli, s'est un jour excusé pour avoir prononcé le mot rigoler qui lui avait échappé. En bref, le français est devenu un outil qui risque d'être utilisé pour créer ou élargir un fossé entre ceux qui ont reçu une bonne éducation et les autres. Il est assez difficile, frustrant et humiliant pour un journaliste étranger qui téléphone à une entreprise ou une administration de s'entendre demander de présenter une requête écrite, quand il sait qu'une faute de grammaire ou une impropriété risque de le faire paraître stupide. Imaginez à quel point un immigré qui doit faire acte de candidature, ou solliciter un permis de séjour auprès d'un fonctionnaire hostile, peut être intimidé, voire handicapé.
ETANT DONNE LES COMPLEXITES ET LES SUBTILITÉS DE LA LANGUE, LE TAUX D'ILLETTRISME RELATIVEMENT ÉLEVÉ QUI SÉVIT DANS LA population française n'est peut-être pas si surprenant. Une étude de l'OCDE publiée en 1995 analysait, chez des citoyens de huit pays, l'aptitude à comprendre des textes relevant de la vie quotidienne, à répondre à des questions écrites et à effectuer des opérations arithmétiques simples. Ayant contribué à hauteur de 7 millions de francs à ce projet, les officiels français ont découvert avec horreur que leur pays occupait la dernière place, juste devant la Pologne, et loin derrière d'autres pays, notamment les Etats-Unis. Ils ont demandé que toutes les références à la France soient supprimées du rapport final, et, quand les chiffres détaillés ont finalement fait l'objet de fuites, ils ont mis en cause la méthodologie.
Peut-être le critère d'évaluation le plus important en ce qui concerne l'Académie française et les autres instances de réglementation du langage est-il leur efficacité. Le français est-il plus fort et plus utilisé ? La réponse est non. La France est peut-être la 4e puissance économique mondiale, mais, avec une population de locuteurs estimée à 131 millions, le français n'occupe que la 9e place. [...]
La France est peut-être l'un des Etats membres de la Communauté européenne les plus influents, mais le français perd du terrain en tant que langue de travail. Une enquête récente a démontré que, sur plus de 1 milliard de documents traduits par la Commission européenne, 42% étaient en anglais et 40% en français. Une autre étude estimait que 85 % des organisations internationales emploient l'anglais parmi leurs langues de travail, contre 49% pour le français. [...]
LES TENTATIVES POUR LÉGIFÉRER SUR LA LANGUE ONT-ELLES RÉUSSI À EMPÊCHER LE FRANÇAIS D'EVOLUER ? Ces dernières années, la sévérité qui a présidé à l'application des règlements n'a eu d'égale que l'ingéniosité de ceux qui cherchent à les contourner. Les radios françaises ont, par exemple, essayé de ne pas prendre leurs quotas à la lettre, en diffusant les 40% de chansons françaises obligatoires à des heures de faible écoute, comme le dimanche soir, ou encore de la musique techno ou purement instrumentale, inclassable par définition. [...] Que d'énergie gaspillée, qui aurait pu être bien mieux utilisée à envisager des moyens de simplifier le français et de le rendre plus facile à apprendre, ou même à encourager la pratique des langues étrangères pour mieux exporter la langue et la culture françaises. [...]
extrait d'un article de MARIANNE datant de 1999


